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  " Big Brother " contre Ben Laden

Jean-Maurice BRUNEAU
Avec la collaboration de Michel BERNE

Le " tout technologique " des services de renseignements américains a fait faillite pour prévenir les attentats du 11 septembre 2001. Le réseau d'espionnage électronique mondial Echelon ne remplace pas les réseaux de renseignements humains. La capture d'une conversation téléphonique entre Oussama Ben Laden et sa mère ne remplacera jamais une infiltration d'agents de renseignements dans des groupes islamistes. Passer une ou deux années dans un pays aride à fréquenter des réseaux terroristes est certainement plus efficace que de faire du renseignement derrière un écran… C'est l'amère leçon apprise par les autorités américaines au lendemain des attentats.

Le fonctionnement des réseaux islamistes n'est pas sans rappeler celui d'Internet. Il s'agit d'un réseau de petits réseaux. Chaque groupe terroriste islamiste est " interconnectable " tout en étant indépendant. La capture d'un groupe ne doit pas déstabiliser les autres. Les premiers résultats des enquêtes policières ont montré que les membres de ces groupes avaient un bon niveau de formation technique et intellectuel, et appartenaient à des classes sociales plutôt aisées. Ils ont su parfaitement utiliser les TIC (par exemple, avec des messages codés dans des images et des photos numérisées sur Internet) et la porosité des flux financiers électroniques. Les terroristes exploitent la transparence liée à l'exercice de la démocratie et les facilités de l'économie de marché pour mener leurs opérations : récupération de données techniques aéronautiques, reconnaissance des systèmes de contrôle, utilisation de logiciel de jeu de simulation d'aviation, cours de pilotage d'avions, et utilisation des paradis fiscaux.

Les attaques sont survenues presque en même temps sur des cibles politiques (Pentagone), financières (World Trade Center), et médiatiques (American Media Inc. en Floride, NBC à New York) ayant la caractéristique d'être à la fois critiques et symboliques. Les attentats suicides des avions sont menés dans un créneau horaire où les centres de décision et les systèmes de contrôles sont les plus fragiles. Le but des terroristes est de faire un maximum de dégâts avec un minimum de moyens en s'attaquant aux flux critiques de l'économie de marché : transports aériens, courrier postal et réseau téléphonique.

Au moment des attentats, toutes les lignes du secteur du World Trade Center sont détruites et on assiste à un quasi-effondrement des réseaux fixes à New York. Les réseaux mobiles sont saturés, mais ils font preuve de leur utilité en situation d'urgence (des appels ont été passés depuis les avions détournés et les tours en flamme tandis que des survivants ont été retrouvés sous les décombres grâce à leur portable). La mise en place des secours génère une utilisation massive des réseaux. A cet égard, la boucle locale radio new-yorkaise Ricochet, qui avait été arrêtée en juillet en raison de la faillite de son actionnaire Metricom a repris du service. Les réseaux nationaux et internationaux sont surchargés. Malgré tout les opérateurs arrivent à faire face. Le 11 septembre, Internet résiste bien. Avec la saturation de la téléphonie fixe et mobile, la population équipée communique par Internet. Les réseaux IP font preuve d'une bonne résistance à une surcharge périodique massive de connexions.

L'impact sur les réseaux le 11 septembre 2001

Tirant les leçons des attaques, l'administration américaine crée un " National Center for Infrastructure Simulation and Analysis ". L'armée américaine refusera aussi de rendre certaines bandes de fréquence qui sont nécessaires pour le déploiement de la 3ème génération de réseau mobile.

L'armée des Etats-Unis riposte en Afghanistan avec son opération " liberté immuable ". Elle met en œuvre une combinaison d'actions de commandos très ciblées sur le territoire afghan en utilisant des technologies très sophistiquées et coûteuses. Des senseurs thermiques permettent de repérer des personnes cachées dans des souterrains et des grottes. Les drones, avions discrets sans pilote, effectuent un véritable travail de reconnaissance.

400 % d'augmentation des tentatives d'appel sur le réseau mobile de Cingular à Washington.

Le central de Verizon situé près du World Trade Center (200 000 lignes) est très endommagé.

AT&T reporte un trafic longue distance double de celui d'un jour normal.

500 000 tentatives d'appels téléphoniques de la France vers les USA le 11/9 entre 17h et 18h (25 fois plus qu'un jour normal)

540 000 pages vues sur le site du Monde le 12/9

Tout comme ces derniers, les missiles " intelligents " sont guidés automatiquement et à distance. Les ordres sont envoyés à partir d'un simple écran situé à plusieurs centaines de kilomètres de la cible. L'usage de petits appareils de téléphonie mobile rend plus aisé le camouflage et les liaisons avec des centres de renseignement situés à plusieurs milliers de kilomètres. L'imagerie électronique associée aux satellites donne des aperçus précis du champ des opérations. Les TIC utilisées sont pour la plupart des systèmes compacts embarqués contenant des traitements pointus et des données. Toutes ces opérations font l'objet d'un blocus d'images médiatiques de la part de l'administration américaine.

Les Américains sont absolument choqués par ces événements à la fois tragiques et, au moins au début, largement incompréhensibles pour eux. C'est dans la fièvre et dans un climat de patriotisme tendu que des questions seront posées : conduite de la politique américaine au Moyen-Orient (de la Palestine au Pakistan, de l'Arabie saoudite à l'Asie centrale), rôle très ambigu des intérêts économiques dans la zone (entre autres pétroliers), approche unilatérale et souvent de court terme des affaires internationales. C'est l'ensemble de la politique américaine qui est remise en cause et les conséquences pourraient se faire sentir dans tous les domaines.

Aux Etats-Unis, les conséquences sur les médias sont consi-dérables et très étendues. Sur le plan économique évidemment, avec une hausse des coûts et une chute des recettes publicitaires alors que les habitudes des consommateurs sont bouleversées : NewsCorp a annoncé que ces événements lui coûteraient 100 millions de dollars. Sur les contenus surtout : dans une atmosphère de surenchère patriotique et civique, d' " union sacrée ", on assiste à une auto-censure (pas d'images violentes sur les résultats des attentats, pas de cadavres, pas de critique du gouvernement) ; mais aussi au report de la sortie d'une quarantaine de films (exemple le film catastrophe Collateral Damage), et au retrait de publicités " inadéquates ". Time renonce à désigner Ben Laden comme " homme de l'année ", c'est le maire de New York, Rudy Guiliani qui est choisi. La censure apparaît dans des cas ciblés (messages vidéo du terroriste Ben Laden sur la chaîne Al Jazira) et s'étend à des aspects moins stratégiques (des chansons sont interdites à la radio). Dans la guerre de l'information médiatique mondiale, Ben Laden essaie de contourner le quasi monopole mondial de CNN par la chaîne qatari Al Jazira, la seule à avoir accès aux terroristes. Ailleurs, les conséquences sont moindres, mais on note la menace d'Axa de ne plus assurer la Coupe du monde de football 2002 ou, plus trivial, la réactivation du plan Vigipirate renforcé qui crée des problèmes de tournage de films (les " fausses " voitures de police, les comédiens costumés en gardiens de la paix sont interdits etc.) !

Les entreprises réduisent au minimum des déplacements en avion. Ils sont de plus en plus remplacés par le téléphone, le courrier électronique, et la visioconférence. Le cours de l'action Genesys, société leader de cette dernière activité, bondit de 20 % entre le 8 et le 17 septembre. Les grands salons professionnels sont annulés ou désertés. D'une manière générale, alors que le Dow Jones a perdu 14,3 % en une semaine lors de la réouverture de la bourse le 17 septembre, les valeurs des opérateurs de télécommunications sont apparues comme " contre-cycliques ", et ont plutôt mieux résisté.

Des informations sensibles sont retirées des sites gouvernementaux. Le site de la Nuclear Regulatory Commission est temporairement fermé. La sécurité des sites Web est renforcée et l'ICANN se préoccupe de la vulnérabilité du système des serveurs-racines.

On rapporte peu d'exemples de dérapages, mais il y en a pourtant eu sur Internet : eBay doit interdire jusqu'au 1er octobre les ventes d'objets évoquant le World Trade Center. De multiples noms de domaine contenant les mots World Trade Center ont été déposés, puis revendus par enchère sur eBay (qui va bloquer les ventes). Un flot de haine se déverse sur les forums de discussion et inquiète les minorités (étudiants étrangers, informaticiens originaires des pays en développement).

Enfin, des mesures sont prises pour limiter la protection de la vie privée. Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en France des hommes politiques profitent du climat de peur et de psychose pour faire voter en urgence des lois restreignant les libertés publiques et déclenchant un vrai débat. En particulier, l'anonymat des messages sur Internet est remis en cause par des lois instituant l'accès au routeurs des fournisseurs d'accès Internet par des services de police et de renseignement. Même si les Etats-Unis bloquent une partie des flux financiers suspectés d'avoir des liens avec le terrorisme, aucune mesure systématique n'est encore prise contre les paradis fiscaux qui sont aussi des paradis numériques…

Jean-Maurice Bruneau
Avec la collaboration de Michel Berne

 
 
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