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La guerre de "e- ",
des "i- ", des " télé- " et autres
" cyber-machin " aura-t-elle lieu ?
Marie-Noëlle BLANCHETEAU
Comme toute nouveauté, le développement des réseaux
et d'Internet a pour conséquence d'entraîner une prolifération
de modes et de néologismes associés. Fournir un instantané
des divers courants aussi réjouissants que ridicules qui
fleurissent dans les média et qui donnent du travail à
nos savantes commissions de terminologie française est un
sujet de réflexion qui mérite un petit détour
annuel.
Au registre des modes éphémères, il faut accorder
une mention toute spéciale à " l'@robase-m@ni@
", qui a sévi en 2000 et s'est terminée brutalement
en avril 2001 avec l'effondrement des valeurs internet à
la Bourse. Remplacer systématiquement la première
lettre de notre alphabet par @, a permis à de nombreux managers
à court d'idées de se parer des couleurs de la modernité
sans se fatiguer outre mesure les neurones. Cet artifice typographique
n'a d'ailleurs pas fait progresser le " M@n@gement " au
niveau théorique, ce qui n'est guère étonnant
puisque le signe " @ ", avec son absence de hampe et de
jambage, est curieusement replié sur son propre nombril.
Beaucoup plus sérieux sont les préfixes " e-,
i-, cyber-, télé- " que les auteurs, journalistes,
et même personnages officiels divers ont accolés à
nombreux termes français pour essayer de traduire des équivalents
anglais composés en " e- ou i- ", signifiant "
électronique ou internet ". Les termes de e-management,
de e-gouvernement, de e-machin, se retrouvent actuellement dans
tous les média qui se veulent à la mode et même
dans cet ouvrage.
Les différentes commissions de terminologie française
ont cherché dans l'année des équivalents pour
les mots formés avec le préfixe " e- ",
comme " e-commerce ". Si le Comité français
d'organisation et de normalisation bancaire (CFONB) s'est prononcé
en juin dernier en faveur de " commerce électronique
", rejoignant ainsi le Ministère des Finances et de
l'Industrie, et une majorité des officiels canadiens, il
est bien probable que les expressions " commerce électronique
interentreprise " (pour B-to-B ou B2B, business to business),
" commerce électronique entre entreprise et administration
" (BtoA, business-to-administration) et " commerce électronique
grand public " (pour B2C, business-to-consumer commerce), auront
peu de chances de s'imposer en raison de leur longueur.
Pourtant l'adjectif " électronique " est relativement
inexact et nombre d'expressions françaises cherchent des
équivalents comme " en ligne " et " à
distance " qui ont pourtant des significations précises
différentes. Le site du Ministère de l'Education nationale
reflète bien ces difficultés sémantiques pour
parler des réalités mal stabilisées et dont
chaque expression ne traduit qu'une partie : les cours par correspondance
inventés à la fin du 19ème siècle étaient
bien des cours " à distance ", tandis qu'un cours
sur cédérom, n'est pas forcément " en
ligne, ni à distance ".
L'expression " sur la toile ", qui se retrouvait en 1999
dans presque tous les articles, commence à tomber en désuétude.
Le préfixe " télé- " qui vient du
mot grec signifiant " loin de ", est lui tellement polysémique,
qu'il est difficile de l'accoler à certains termes. Dans
le public, la télévision a un tel impact que télé-achat
est plus souvent associé à l'achat à la suite
d'une émission télévisée qu'à
un achat effectué par un biais télématique.
Si l'on parle de télé-enseignement, les spécialistes
vont comprendre enseignement avec un support télévisuel,
et la Fédération Française de l'enseignement
ouvert et à distance (FFOAD) se garde bien de promouvoir
ce terme. En revanche, la Commission de la santé a fort justement
préféré " télémédecine
" et " télédiagnostic " à médecine
ou diagnostic électronique qui auraient un tout autre sens.
Il faut également signaler courant 2001, la timide percée
du préfixe " m- " pris pour mobile et qui peut
s'accoler en particulier à " m-commerce ". Si le
terme se développe, les Français pourront regretter
" nomade " qui était bien implanté en 2000
et qui était infiniment plus évocateur.
Le préfixe " cyber- ", qui vient lui aussi du
grec kubernao (gouverner) a marqué des points en avril 2001.
Il était déjà présent dans le monde
branché avec les cyber-cafés. La CNIL aurait pu utiliser
le terme de surveillance à distance des salariés,
rendue possible, facile, peu onéreuse par les réseaux
et les logiciels, ce qui en fait une nouveauté technologique
et managériale importante, bien que les premières
tentatives de surveillance par cassettes, télévision,
etc. remontent déjà à quelques dizaines d'années.
La CNIL, dans sa grande sagesse a préféré le
terme de cyber-surveillance qui traduit mieux toutes les possibilités
de recoupement des informations sur les individus. On comprend mieux
pourquoi les spécialistes du télémarketing
parlent de télémercatique (ou télémarketing)
plutôt que de cybermarketing, alors que les fichiers, les
cookies et autres prouesses techniques permettant de mieux "
cibler " le consommateur sont somme toute bien plus inquiétants
pour les libertés.
Les Français de l'hexagone n'aiment guère les suffixes.
Les mots en " -el ", ayant pour objet de préciser
la nature du mot précédent, utilisant " l'électronique
" comme support, ont des succès variables. A côté
de la famille des logiciels et autres, il faut saluer comme des
réussites importantes deux mots de l'année d'origine
canadienne : pourriels et petinet.
La presse canadienne a cette année révélé
les préoccupations des salariés des entreprises englués
dans la gestion de leurs " courriels " inutiles ou pourriels.
Depuis longtemps, tout le monde savait que trop d'information tuait
l'information ; les sociétés de conseil canadiennes
vivent maintenant des conseils pour faire diminuer le courrier électronique
ou mél (pour message électronique) inutile, selon
le Bulletin en ligne Sistech.
Et les " petinets " sont des pétitions sur Internet
dont le contenu va de la cause humanitaire à des objectifs
parfois commerciaux. Amnesty International et d'autres ONG ont compris
la force des messages individuels lorsqu'ils permettaient à
des individus d'exprimer leurs opinions sans que pour autant leur
implication personnelle ne leur coûte énormément.
Si Rabelais était venu faire un petit tour sur la toile
en 2001, il se serait sûrement réjoui de ces deux néologismes.
Marie-Noëlle
Blancheteau
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