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Exceptionnellement,
nous rompons le cadre sectoriel pour nous intéresser globalement
à un ensemble géographique. C'est le président
de la Tunisie qui a été un des plus actifs
dans la préparation du Sommet mondial de la société
de l'information qui s'est tenu à Genève sous l'égide
de l'Union internationale des télécommunications.
Mais les débats qui ont eu lieu à cette occasion mettent
en évidence le retard et les contradictions de la zone. Par
ailleurs, la guerre menée en Irak par la coalition américaine
provoque dans ce pays, et dans toute la région, de profonds
bouleversements. Enfin, ces événements dramatiques
ont des répercussions sur l'Occident. Nous ferons donc successivement
un constat de la situation et un bilan provisoire des changements
en cours. Nous exposerons en particulier comment la guerre en Irak
était largement une " info-guerre ".
Michel
BERNE
Contradictions
Il
peut paraître présomptueux de mettre dans une même
catégorie les pays qui vont du Maroc à l'Afghanistan.
Quoi de commun entre ce dernier pays tribal et enclavé et
la Tunisie, largement modernisée et ouverte sur le monde
? Quoi de commun entre les richissimes Emirats arabes unis
et le pauvre Yémen ? Ou encore entre le rigoriste
berceau de l'Islam, l'Arabie Saoudite et le Liban
multi-confessionnel ou encore Israël ? L'histoire les
rapproche et, comme on l'a dit dans le cas de l'Europe, ils forment
une " communauté de destin ". D'autres éléments
partagés en font un ensemble original : une zone géopolitique
instable, paralysée depuis longtemps par les conflits internationaux,
les guerres civiles et l'extension du terrorisme ; sauf exception,
pas de démocraties et des régimes inamovibles ; une
richesse pétrolière inégalement répartie,
mais qui pèse sur l'économie et la politique mondiales
; une population jeune, voire parfois une démographie galopante
; des pays d'émigration massive, ou d'immigration également
massive, temporaire ou pratiquement définitive ; enfin de
grandes villes entourées de déserts dans un environnement
naturel difficile avec son lot de calamités.
Un
bilan très contrasté
Les
chiffres publiés par l'UIT et reproduits ci-dessous montrent
le retard global de la zone en matière d'accès aux
TIC. De plus, un Rapport sur le développement humain dans
le monde arabe, publié en octobre 2003 sous l'égide
du programme des Nations unies pour le développement (PNUD)
et du Fonds arabe pour le développement économique
et social, souligne trois problèmes dans la région
: la liberté d'expression, l'accès au savoir et l'émancipation
des femmes. (Le Monde, 23/10/03). Ceci est confirmé par le
bilan de l'ONG Reporters sans frontières : la zone est, sauf
exception, un trou noir pour la liberté de la presse. Le
Koweït est le premier pays arabe dans son classement,
au 102ème rang mondial . (1)
Il
existe trois cas principaux pour expliquer cette situation. Le premier
est celui de pays très pauvres pour lesquels tous les indicateurs,
dans tous les domaines, sont au rouge. Le second est celui de sociétés
où les innovations techniques sont acceptées, mais
leurs conséquences sociales sont bloquées. Le troisième
cas correspond à des régimes politiques autoritaires
qui entendent contrôler l'information. Naturellement, les
trois possibilités peuvent se combiner.
L'Arabie saoudite fournit un bon exemple du deuxième
cas. Jusqu'à une date récente, les ressources financières
du royaume étaient suffisantes pour payer la plupart des
projets de développement. Et pourtant, le téléphone,
les médias et internet y étaient (et restent aujourd'hui)
sous contrôle étroit. Le troisième cas est typiquement
celui de l'Irak qui sera développé au paragraphe
suivant.
L'indicateur
" Accès numérique " (DAI) de l'UIT
|
1er
groupe
|
2ème
groupe
|
3ème
groupe |
4ème
groupe |
Israël
0,70
|
Emirats
arabes unis 0,64
Bahreïn 0,60
Qatar 0,55
Koweït 0,51
|
Liban
0,48
Turquie
0,48
Jordanie 0,45
Arabie Saoudite 0,44
Iran 0,43
Oman 0,43
Libye 0,42
Tunisie 0,41
Egypte 0,40
Palestine 0,38
Algérie 0,37
Maroc 0,33
|
Syrie
0,28
Yémen 0,18
|
| Source
: http://www.itu.int |
La
déréglementation des télécommunications
n'a que partiellement touché les pays de la zone .(2)
Partout les opérateurs historiques restent majoritairement
détenus par les Etats, mais l'ouverture de leur capital est
en marche. 30 % de l'opérateur saoudien STC ont été
vendus en 2003, rapportant 4 milliards de dollars à l'Etat.
Ces opérations de vente d'actifs sont parfois difficiles
à réaliser : le gouvernement turc a jusqu'à
présent échoué à vendre une partie de
Turk Telekom et Israël a du mal à privatiser
Bezeq, qui appartient encore à 51 % à l'Etat.

L'Arabie saoudite est encore sous un régime de monopole
(comme d'autres pays du Golfe - le Qatar, les EAU
etc.) mais devrait voir l'introduction de la concurrence en 2004
.(3) Le monopole saoudien STC investirait de
l'ordre de 15 milliards de dollars par an pour se préparer
à affronter de nouveaux entrants. Sa filiale mobile Al Jawal
devrait offrir le GPRS en 2004 et baisser ses prix. Un appel d'offres
a été lancé pour quatre licences nationales
(tout le trafic international passant par STC) et il a attiré
27 candidats. Dans un pays aussi vaste, peu dense et désertique
(l'ADSL ne pourra être déployé que pour 50 %
des lignes), des solutions de type VSAT sont attractives.
La Syrie fournit aussi un bon exemple des évolutions
en cours . (4) STE, l'opérateur historique,
devrait être démantelé et la création
d'un régulateur indépendant est prévue. Pour
le moment, il n'y a aucune urgence puisque STE est seul fournisseur
de services fixes, mais l'opérateur a lancé un plan
de modernisation ambitieux. Les services mobiles sont fournis par
Syriatel et Spacetel sous contrat de BOT (5)
avec STE. Les prix des services mobiles sont définis ensemble
par les opérateurs et STE, ce qui limite évidemment
la concurrence ! Syriatel est une co-entreprise entre des intérêts
syriens et Orascom, mais ce dernier s'est retiré suite à
un conflit avec l'autre actionnaire. Spacetel est une filiale d'Investcom,
qui appartient à des intérêts libanais et saoudiens.
La situation libanaise dans les mobiles est extrêmement
confuse. Le gouvernement avait révoqué les licences
des deux opérateurs existants (Libancell et Cellis), mais
leur contrat a été prolongé plusieurs fois
pour de courtes périodes au moins jusqu'en 2004.
La
pénétration mobile va de 99 % en 2002 en Israël
à 0 % en Irak. L'ouverture du marché avec l'attribution
de licences mobiles supplémentaires se fait lentement mais
sûrement. En 2003, Bahreïn a attribué une
licence à MTC-Vodafone ; l'Iran a établi une
short list pour offrir une 2ème licence ; l'Arabie saoudite
se dispose à en faire autant en 2004. Certains marchés
dans les pays les plus riches sont très évolués
: ainsi Wataniya, opérateur mobile koweïtien, dans la
foulée du développement du GPRS, a lancé les
MMS et signé un accord avec les fournisseurs de contenu Buongiorno-Vitaminic
et CoolZone en 2003. Etisalat a lancé la 3G début
2004 aux Emirats Arabes Unis.
Le téléphone fixe, mais surtout mobile, joue un rôle
significatif dans le maintien des réseaux sociaux pour les
groupes que forment les femmes et les immigrés. Le téléphone
est un des seuls liens avec l'extérieur pour les femmes qui
sont souvent cloîtrées à la maison ou sévèrement
surveillées dans les sociétés conservatrices.
D'ailleurs, en Arabie saoudite, avoir un portable est mal vu pour
une jeune fille. Pour leur part, les émigrés et les
immigrés maintiennent les liens avec leur pays d'origine
grâce au téléphone. La structure des appels
internationaux reflète fidèlement les flux d'émigration
vers le Golfe à partir de l'Egypte et du sous-continent indien.
Il en va de même entre la Turquie et le Maghreb d'une part
et l'Europe occidentale d'autre part.
Les
radios et télévisions sont généralement
sous étroit contrôle. Même dans un pays ouvert
et divisé comme le Liban, la chaîne Futur TV est victime
d'intimidations. En Iran, 15000 paraboles ont été
saisies en 2002, mais cela n'empêche pas leur prolifération.
Si la télévision afghane a repris ses émissions
en 2002 après une interruption de cinq ans, les chaînes
étrangères ont été interdites dans les
lieux publics en 2003 dans la province de Herat. La presse, malgré
certains titres prestigieux, souffre des hauts taux d'analphabétisme
rencontrés dans beaucoup de pays. Elle subit une censure
sévère ou s'auto-censure, sauf exception. L'édition,
autrefois florissante à Beyrouth ou au Caire, n'est plus
que l'ombre d'elle-même.
Internet
a plusieurs visages. Officiellement, il est encouragé mais
il est très sévèrement surveillé et
les fournisseurs d'accès (FAI) ont à surmonter d'énormes
problèmes techniques, réglementaires et commerciaux.
Plusieurs FAI ont une existence juridique précaire voire
sont simplement tolérés dans une semi-illégalité.
Mais la situation change vite : le dégroupage de la boucle
locale est en service en Egypte et Bahreïn a
ouvert l'accès internet à la concurrence.
Au départ la toile n'était accessible qu'aux élites
urbaines, mais son expansion est rapide. Hélas la grande
masse des contenus qu'on trouve sur la toile est en anglais et fournie
par les pays occidentaux (6), donc mal adaptée
aux besoins locaux. De plus, dans des sociétés où
de violents débats ont lieu entre intégristes et modérés
et entre conservateurs et modernistes, chaque groupe essaie de mobiliser
l'opinion, qui est de toute façon mal informée par
les médias officiels. En Iran, selon un documentaire
de Reza Haeri, Imamzadeh Internet, diffusé sur Arte en octobre
2003 :
" La fièvre [de l'internet] a gagné jusqu'aux
mollahs ! Tandis que garçons et filles se rencontrent tard
dans la nuit sur des forums de discussion, d'autres utilisent
internet comme relais des journaux interdits. Le gouvernement
a essayé de bloquer certains sites, mais les codes sont
aussitôt contournés par les petits génies
de l'informatique " .(7)

Selon les pays, ce sont les groupes intégristes ou les "
libéraux " qui disposent d'une marge de manuvre
plus importante : les autres voient leurs sites fermés et
leurs responsables jetés en prison. Les sites établis
par les diasporas à l'étranger ou par les organisations
internationales prennent alors le relais. Le conflit palestinien
a ainsi des ramifications sur la toile dans le monde entier.
Dans
ce contexte, l'implication active de la Tunisie dans les
processus du Sommet mondial de la société de l'information
a donc été remarquée et souvent contestée.
On se souvient particulièrement de la condamnation à
la prison de Zouhair Yahyaoui qui avait fondé un site internet
critiquant le gouvernement.
Des opérateurs actifs
Il serait malgré tout injuste de s'arrêter sur la description
faite précédemment. Partout où l'éducation
et la richesse sont présentes si la parole et l'initiative
privée sont un tant soit peu libres, de remarquables initiatives
apparaissent.
Plusieurs opérateurs puissants sont apparus dans la région,
comme l'égyptien Orascom et le koweiti MTC. Orascom, qui
a une gestion très dynamique de ses investissements, a eu,
ou détient encore des filiales dans beaucoup de pays africains
(revendues pour la plupart), du Moyen-Orient et au Pakistan.
Thuraya est un des plus intéressants opérateurs de
satellites de télécommunications personnelles. Contrairement
à Iridium et Globalstar, la société ne fournit
ses services que dans une zone allant du Bangladesh au Sénégal
en passant par l'Europe du Sud. Thuraya a lancé un deuxième
satellite en 2003.
Dans le domaine des médias, ce sont les télévisions
qui font parler d'elles. La plus célèbre est la chaîne
d'information Al-Jazira, créée en 1996, qui a une
politique éditoriale largement indépendante. Elle
a gagné sa reconnaissance internationale lors de la guerre
en Afghanistan mais son expansion coûte cher à son
propriétaire, l'émir qatari Cheikh Hamad ben Khalifa
Al-Thani qui cherche à la privatiser. Depuis 2003, elle a
une concurrente avec la chaîne Al-Arabiya du groupe MEN (Middle
East News) qui possède deux autres télévisions,
MBC et MBC2. Au niveau régional on peut aussi mentionner
la chaîne nationale Abu Dhabi TV créée en 1984.
Les gouvernements d'Egypte, du Liban, des Emirats
et de Jordanie ont créé des " zones franches
pour les médias " pour accueillir de nouvelles télévisions
privées diffusées par satellite comme l'égyptienne
Dream TV. Ces chaînes sont un défi permanent pour les
censeurs locaux.
Et à Doubaï, pays richissime, " les factures,
les formalités, les amendes, tout est réglé
par internet ".(8)
Enfin il faut citer le " miracle israélien " de
la high-tech, déjà ancien. Grâce à des
universités et centres de recherche très performants
et à ses nombreux liens dans le monde entier, ce pays se
situe au niveau des meilleurs pour le développement des technologies
internet (messagerie instantanée, cryptographie etc.).
Michel
BERNE
(1) Israël est 44ème
et la Turquie 115ème. Source : http://www.rsf.org
(2) Tania Harvey, No middle ground, Telecommunications
International, octobre 2003
(3) CommsMEA, octobre 2003
(4) Business Week, 25 mai 2003
(5) Build, Operate and Transfer
(6) seulement 1 % des contenus du world wide
web serait en arabe.
(7) Catherine Humblot, Regards intérieurs
sur la société iranienne, Le Monde, 25 octobre 2003
(8) Véronique Maurus, Les mille et une
nuits de Dubaï, Le Monde, 19 octobre 2003.
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